La porte se refermait doucement en un crissement sourd et lointain, et bientôt la lumière du couloir disparue. Une note s'échappa de la serrure que je fixais de mes yeux déshydratés, attendant le moment où nous serions enfin seuls, elle et moi, coupés au reste de l'immeuble, au reste du monde, sur une planète inconnue. Je sentais ce corps un peu plus lourd qu'il ne m'était apparu sous la légère brise du Nord tourner dans mon dos comme un enfant rêvant de palais et de joyaux. Cette présence barricadait mon coeur et tous mes organes dans une prison d'asphalte qui brûle au soleil. Le canapé de cuir, la petite console de l'entrée en étain, la bibliothèque en acajou, semblaient être sources primaires de lumière chauffées par le soleil qui se faufilait à travers les vitres uniformes des fenêtres. Lorsque la porte fut tout à fait refermée, je lissai le devant de mon veston et me retournai brusquement. Mme Arnoux choisi ce moment même pour retirer son chapeau. Mon regard le suivi, mélancolique. Je me rappelai, dix-sept ans de cela... C'était une fine capote de paille aussi claire que l'écume des vagues caressant le navire, bordée d'un long noeud rose défait qui suivait le vent dans sa course avec le temps. A l'époque, son regard foncé se cachait sous les rebords des champs, et les longs brins de rose se nouaient parfois à ses cheveux. Dissimulée, il y a dix-sept ans, derrière eux aussi. Mystérieuse, il y a dix-sept ans. Et je ne voyais aujourd'hui plus qu'un savant mélange de cheveux blanchis et abimés par le sel marin. L'asphalte me brûlait, les parois de ma prison se resserraient. La lampe sur la console, de sa lumière artificielle, faisait briller cette chevelure qui avait remplacé la beauté de la crinière de jeunesse de la femme que j'avais tant aimé.
Je me prenais à rêver de nuit sans étoiles, où tout retrouverait son obscurité, vierge de toute déception, parfumée d'espoirs. Je m'approchai de la console, voulant éteindre la lampe, malheureux de mes habitudes bourgeoises. Je la frôlai. L'entrée enfermait son odeur. C'était le printemps, la violette et le jasmin, c'était le citron pressé entre ses doigts fins pour peigner ses cheveux, c'était la sueur mouillant un peu sa robe, c'était le sang sucré de ses mollets battus par le blé, car elle avait ramené son tablier à ses genoux. Ce n'était qu'un rêve, ou bien était-ce une eau de toilette offerte par monsieur... Pourtant, des gouttes brillantes perlaient de ses racines jusqu'à ses sourcils argents. Les belles richesses du temps passé étaient délivrées par un corps vieillit, et je n'osais même voir sous ces quelques poils courts et épais, les tranchés de la vie sous ses yeux fatigués. L'amour s'était longtemps baladé loin de moi, et pourtant, il paraissait aujourd'hui à mes côtés, je le touchais, je l'embrassais, mais il me semble que je le souhaitais loin encore. Le soleil, derrière la vitre, laissait sa place à un nuage promesse d'orages, et je mourrai de lassitude sous ses éclairs.
Je vins à ses pieds, j'imaginais tantôt les cicatrices le long de ses jambes, tantôt les cuisses fines et athlétiques des nageuses de Deauville. Je songeai à ces beautés dissimulées sous cette épaisse robe de cotons et de velours, je transpirais de l'intérieur, je m'en voulais. Difficilement, j'essayai d'avouer à ses yeux creusés et trop grands, dénués de tous les mystères d'antan, des amours que j'avais cru infinis.
Me revins alors des images de croisière, photos de jeunesse prises à la dérobée. Je me souvenais de Mme. Arnoux sur un banc récemment repeint à la chaux, nacre vulgaire qui ne lui allait pas, car elle n'était que beauté, que désir, que coeur qui bat. Elle était les bougies de ma vie et décidait de chacun de mes sentiments, par un regard, par une parole, par un geste, lacé de bonnes intentions, d'attentions, de reconnaissance, parfois. Sa peau brunît s'accordait à celle qui avait été sa confidente il fut un temps, mais seulement ce corps et celui de l'enfant collé au sien étaient un mirage sur la brise de l'océan. Rêve presque éphémère, jamais brouillé, et j'entendais encore sa voix douce et sérieuse qui semblait embrasser sa fille de tendresse, et je voyais son regard étoilé de joie.
Je me redécouvrais dans ma couchette, prononçant son nom comme une prière inutile, et je me demandais si mes tendresses présentes paraissaient encore véritables. Son visage souriait de rides difficiles, je baissais les yeux. La chaleur de son haleine réchauffait mon corps brûlant de sentiments incompris, berceau d'amour et de déception, quand elle rejoignit sa main à la mienne. j'étais un feu, une cheminée dans laquelle elle se jetait, et pourtant, je me sentais mourir noyé sous l'émotion. Le bout de sa bottine flirtait avec mon genoux, je le lui dis, elle se releva, et m'avoua, sans musique ni douceur, sa jalousie de mes jeunes amantes. J'osai mentir : les vents n'avaient cessé de nous séparer, et je n'avais voulu rester seul. Mais des moments avec d'autres, je ne me souvenais que de rêves d'elle, libre, dans une robe blanche, pure, me cherchant du regard, me serrant contre sa poitrine chaude, deux anneaux identiques au majeur.
Elle me serrait entre ses bras, ma gorge se nouait. Je la sentais s'abandonner dans son étreinte, désolée de ne pas m'avoir rendu heureux, et s'offrant à moi comme excuse à toutes les souffrances passées. Le dégoût s'empara de moi, je me retirai de son étreinte, la regardais, regardais ses cheveux trop blancs et son regard trop creux, je voyais ma mère me bercer dans ses bras, moi, enfant encore tout jeune. Brusquement, je me levai, m'offrit une cigarette. Elle s'enjouait de ce qu'elle croyait être de la délicatesse alors que ce n'était que du mépris. Elle repoussait son départ, je prolongeais le temps à ne rien dire, à marcher, sans la regarder. Elle était déjà partie de mon coeur, qui repoussait sa prison : elle fondait.
La petite horloge sonna un coup. Cette fois ci, elle repris doucement son chapeau, comme attendant une protestation, et je remarquai le noeud devenu un peu gris. Je souhaitais qu'elle parte, et elle me fit ses adieux. J'avais tant rêvé d'elle près de moi, de son enivrante beauté... J'ouvris la porte : nous ne nous regardions pas. Brusquement, elle releva son visage, son regard me transperçait. A sa demande précipitée, je lui amenai une paire de ciseaux. Elle retira son peigne, et ses cheveux tombèrent sur ses épaules. Elle s'en coupa la plus longue mèche, à la racine de son front transpirant. Elle tomba par terre et chacun de ses cheveux restèrent embrassés. Mme Arnoux me tendit les petits couteaux, se retourna, et bientôt je n'entendis plus le claquement de ses talons sur le parquet ciré.
Je me précipitai à la fenêtre. Je la vis descendre les marches du petit perron, et imaginai sa beauté sous son chapeau de printemps luisant sous un soleil nouveau, ses cheveux d'ébène séché et son regard ardent, et je serrai entre mes doigts paralysés d'amour les mèches de sa vie.
mercredi 23 juin 2010
Dernier adieu avant la pluie.
La porte se refermait doucement en un crissement sourd et lointain, et bientôt la lumière du couloir disparue. Une note s'échappa de la serrure que je fixais de mes yeux déshydratés, attendant le moment où nous serions enfin seuls, elle et moi, coupés au reste de l'immeuble, au reste du monde, sur une planète inconnue. Je sentais ce corps un peu plus lourd qu'il ne m'était apparu sous la légère brise du Nord tourner dans mon dos comme un enfant rêvant de palais et de joyaux. Cette présence barricadait mon coeur et tous mes organes dans une prison d'asphalte qui brûle au soleil. Le canapé de cuir, la petite console de l'entrée en étain, la bibliothèque en acajou, semblaient être sources primaires de lumière chauffées par le soleil qui se faufilait à travers les vitres uniformes des fenêtres. Lorsque la porte fut tout à fait refermée, je lissai le devant de mon veston et me retournai brusquement. Mme Arnoux choisi ce moment même pour retirer son chapeau. Mon regard le suivi, mélancolique. Je me rappelai, dix-sept ans de cela... C'était une fine capote de paille aussi claire que l'écume des vagues caressant le navire, bordée d'un long noeud rose défait qui suivait le vent dans sa course avec le temps. A l'époque, son regard foncé se cachait sous les rebords des champs, et les longs brins de rose se nouaient parfois à ses cheveux. Dissimulée, il y a dix-sept ans, derrière eux aussi. Mystérieuse, il y a dix-sept ans. Et je ne voyais aujourd'hui plus qu'un savant mélange de cheveux blanchis et abimés par le sel marin. L'asphalte me brûlait, les parois de ma prison se resserraient. La lampe sur la console, de sa lumière artificielle, faisait briller cette chevelure qui avait remplacé la beauté de la crinière de jeunesse de la femme que j'avais tant aimé.
Je me prenais à rêver de nuit sans étoiles, où tout retrouverait son obscurité, vierge de toute déception, parfumée d'espoirs. Je m'approchai de la console, voulant éteindre la lampe, malheureux de mes habitudes bourgeoises. Je la frôlai. L'entrée enfermait son odeur. C'était le printemps, la violette et le jasmin, c'était le citron pressé entre ses doigts fins pour peigner ses cheveux, c'était la sueur mouillant un peu sa robe, c'était le sang sucré de ses mollets battus par le blé, car elle avait ramené son tablier à ses genoux. Ce n'était qu'un rêve, ou bien était-ce une eau de toilette offerte par monsieur... Pourtant, des gouttes brillantes perlaient de ses racines jusqu'à ses sourcils argents. Les belles richesses du temps passé étaient délivrées par un corps vieillit, et je n'osais même voir sous ces quelques poils courts et épais, les tranchés de la vie sous ses yeux fatigués. L'amour s'était longtemps baladé loin de moi, et pourtant, il paraissait aujourd'hui à mes côtés, je le touchais, je l'embrassais, mais il me semble que je le souhaitais loin encore. Le soleil, derrière la vitre, laissait sa place à un nuage promesse d'orages, et je mourrai de lassitude sous ses éclairs.
Je vins à ses pieds, j'imaginais tantôt les cicatrices le long de ses jambes, tantôt les cuisses fines et athlétiques des nageuses de Deauville. Je songeai à ces beautés dissimulées sous cette épaisse robe de cotons et de velours, je transpirais de l'intérieur, je m'en voulais. Difficilement, j'essayai d'avouer à ses yeux creusés et trop grands, dénués de tous les mystères d'antan, des amours que j'avais cru infinis.
Me revins alors des images de croisière, photos de jeunesse prises à la dérobée. Je me souvenais de Mme. Arnoux sur un banc récemment repeint à la chaux, nacre vulgaire qui ne lui allait pas, car elle n'était que beauté, que désir, que coeur qui bat. Elle était les bougies de ma vie et décidait de chacun de mes sentiments, par un regard, par une parole, par un geste, lacé de bonnes intentions, d'attentions, de reconnaissance, parfois. Sa peau brunît s'accordait à celle qui avait été sa confidente il fut un temps, mais seulement ce corps et celui de l'enfant collé au sien étaient un mirage sur la brise de l'océan. Rêve presque éphémère, jamais brouillé, et j'entendais encore sa voix douce et sérieuse qui semblait embrasser sa fille de tendresse, et je voyais son regard étoilé de joie.
Je me redécouvrais dans ma couchette, prononçant son nom comme une prière inutile, et je me demandais si mes tendresses présentes paraissaient encore véritables. Son visage souriait de rides difficiles, je baissais les yeux. La chaleur de son haleine réchauffait mon corps brûlant de sentiments incompris, berceau d'amour et de déception, quand elle rejoignit sa main à la mienne. j'étais un feu, une cheminée dans laquelle elle se jetait, et pourtant, je me sentais mourir noyé sous l'émotion. Le bout de sa bottine flirtait avec mon genoux, je le lui dis, elle se releva, et m'avoua, sans musique ni douceur, sa jalousie de mes jeunes amantes. J'osai mentir : les vents n'avaient cessé de nous séparer, et je n'avais voulu rester seul. Mais des moments avec d'autres, je ne me souvenais que de rêves d'elle, libre, dans une robe blanche, pure, me cherchant du regard, me serrant contre sa poitrine chaude, deux anneaux identiques au majeur.
Elle me serrait entre ses bras, ma gorge se nouait. Je la sentais s'abandonner dans son étreinte, désolée de ne pas m'avoir rendu heureux, et s'offrant à moi comme excuse à toutes les souffrances passées. Le dégoût s'empara de moi, je me retirai de son étreinte, la regardais, regardais ses cheveux trop blancs et son regard trop creux, je voyais ma mère me bercer dans ses bras, moi, enfant encore tout jeune. Brusquement, je me levai, m'offrit une cigarette. Elle s'enjouait de ce qu'elle croyait être de la délicatesse alors que ce n'était que du mépris. Elle repoussait son départ, je prolongeais le temps à ne rien dire, à marcher, sans la regarder. Elle était déjà partie de mon coeur, qui repoussait sa prison : elle fondait.
La petite horloge sonna un coup. Cette fois ci, elle repris doucement son chapeau, comme attendant une protestation, et je remarquai le noeud devenu un peu gris. Je souhaitais qu'elle parte, et elle me fit ses adieux. J'avais tant rêvé d'elle près de moi, de son enivrante beauté... J'ouvris la porte : nous ne nous regardions pas. Brusquement, elle releva son visage, son regard me transperçait. A sa demande précipitée, je lui amenai une paire de ciseaux. Elle retira son peigne, et ses cheveux tombèrent sur ses épaules. Elle s'en coupa la plus longue mèche, à la racine de son front transpirant. Elle tomba par terre et chacun de ses cheveux restèrent embrassés. Mme Arnoux me tendit les petits couteaux, se retourna, et bientôt je n'entendis plus le claquement de ses talons sur le parquet ciré.
Je me précipitai à la fenêtre. Je la vis descendre les marches du petit perron, et imaginai sa beauté sous son chapeau de printemps luisant sous un soleil nouveau, ses cheveux d'ébène séché et son regard ardent, et je serrai entre mes doigts paralysés d'amour les mèches de sa vie.
mercredi 5 mai 2010
Cinéma théâtral
Le 12 décembre 2009
M. Charles,
Cela doit faire maintenant trente ans que nous nous sommes rencontrés. J’ignore si vous vous souvenez de ce jour joyeux, qui illuminait le froid de décembre de discours et de sourires. Ma troupe jouait alors pour la première fois, une pièce bien connue de l’époque, et les applaudissement couraient de mains en mains, et dés que des paumes brûlaient et qu’un clappement cessait, un autre couvrait le manque, d’une tonalité plus forte. Je me souviens encore, saluant sur scène, avoir vu une silhouette s’éclipser, et je m’étais dis alors que ceci était gonflé. Plus tard, vous m’avouerez qu’il s’agissait de vous-même. A la sortie des artistes, sous un parapluie couvert de neige virevoltante comme le rêvent les enfants le soir de Noël, vous m’attendiez. Vous m’avez présenté une main brûlante, couverte d’un gant en velours portant des initiales de marque. Je su dés lors à qui j’avais à faire. Il y a trente ans, on ne connaissait pas votre visage, mais uniquement ces deux morceaux de peau couverte de tissus de luxe. Je vous ai tendu la mienne, et, en vous regardant droit dans les yeux puisque vous souteniez mon regard, j’avais honte, et mes mains devenaient moignons. Sans un mot, vous vous êtes tourné, et avez avancé. Sans un mot, je vous ai suivi dans ce café. Là, un sourire s’est enfin dessiné au bord de ce visage redoutable, et s’en ai suivi une puissante mélopée de félicitations et de sentiments. Je me rapetissait au fond de mon siège en cuir, et vous grandissiez pourtant dans mon cœur et dans mon esprit grâce à vos compliments simples et sans détournements. Puis, vous vous êtes levé brusquement, avez posé votre main pour une première fois dénudée sur mon épaule, et m’avez juré : « Vous deviendrez grand. »
Je le suis aujourd’hui. Hélas, je me meurs. Vous vous en doutez sans doute : je me battrais jusqu’à la fin, jusqu’à mon dernier souffle : plutôt mourir d’épuisement que de cette congestion pulmonaire qui ne cesse de me tuer. Je ne volerais pas la mort de Molière. Cependant, j’ai une dernière bataille à accomplir, et je me moque qu’elle soit fatidique.
Depuis 1965, depuis George Wilson au Théâtre National Populaire, la magnificence de L’illusion Comique n’a cessé d’être adaptée et réadaptée, par des metteurs en scène plus ou moins talentueux. Je n’affirme pas l’être. Ma dernière volonté ne l’est pas. Seulement : de toutes les pièces que j’ai eu le loisir de voir durant mes trente ans de carrière et de toutes celles que j’ai pu admirer quand j’étais encore un jeune homme bien naïf, je n’ai jamais trouvé de Corneille mise en scène satisfaisante. Et pourtant au jour d’aujourd’hui, où les plaisirs futiles cinématographiques et télévisuels sont devenus des satisfactions d’avantage côtoyés que la science théâtrale, il me semble que l’œuvre de cet Immense Dramaturge qu’est Corneille mériterait une place d’honneur sur les programmations des plus grandes salles de théâtre. Je suis certain qu’en l’écrivant, il savait déjà que sa pièce serait toujours d’actualité quatre siècles plus tard, et que nous solliciterons même son aide. En effet, je pense que nous avons besoin du rapport à l’image qu’il démontre dans L’illusion comique aujourd’hui ; parce que les rires bourgeois m’ont lassés, parce que j’en veux enfantins, j’en veux incompréhensifs, j’en veux curieux, je veux voir n’importe qui dans les salles obscures à chacune de mes représentations. J’ai l’envie « pré-mortem » de faire partager la jouissance morale que procure le théâtre. Je pense que trop de jeunes, et la maladie atteint les plus âgés au fur et à mesure, ne comprennent pas ce qu’est
Alors, je veux ce que je n’aime pas (et je ne l’aime pas parce que je ne sais pas le faire). Je veux du cinéma. Je veux transformer cette pièce en film grand public. Vous me détester à présent, je le devine. Tous vos espoirs fondés en moi se trouvent disloqués par cette simple phrase. Mais, oui, c’est ce que je souhaite : moderniser le baroque. Et pour ce faire, je choisis une panoplie d’acteur de la Croisette, je choisis des costumes de M. Karl Lagerfeld, je choisis des décors par M. Bernard Péault, chef décorateur pour le cinéma, mais pour directeur de tous ces individus pour qui je ne porte absolument rien, et surtout pas de l’admiration, je choisis Corneille. Exactement. Tout cela est très précis, calculé. Et tout a été pesé et mesuré. Je ne cherche pas à vous plaire une dernière fois. Je cherche à plaire à ceux que toute cette entreprise n’a jamais intéressée. Alors : nous ne garderons de Corneille seulement sa poésie. Je ne souhaite rien y changer, et garder ses vers mot pour mot, trait pour trait. Mais transformer chaque décors et chaque costumes tous passés en revue maintenant : la grotte d’Alcandre deviendrait salon obscur de magie noire, une énorme image serait projetée sur le rideau de scène, puis il se soulèverait, lourd et menaçant, et s’ouvrirait sur la même scène, véritable, un café de banlieue ! Matamore et Clindor discutent devant un alcool fort, deux tables plus loin, Isabelle et Adraste sirotent un thé ! Puis, il s’agit de banc de lycée, de collège de bureau ! Chacun est vêtu d’un ornement différent, Isabelle et Clindor seuls porte une toilette d’époque, afin de les remarquer aisément, de leur donner une ampleur plus conséquente, Lyse un costume d’homme, Matamore une panoplie de Casque Bleu ! Et mes acteurs ne seront pas comédiens, mes acteurs se croiront encore face à une caméra, mes acteurs oublieront un peu le public face à eux ! Je les trierais sur le volet ! Ils seront déjà reconnus !
Mais voilà que je m’emporte… On me l’a dit : je meurs. Mais je ne peux pas partir avec ce souvenir là, celui que le théâtre reste un divertissement bourgeois. J’aimerais que chacun puisse se rendre compte qu’il peut y trouver un bonheur épuré, que les orphelins y trouvent une nouvelle famille, les junkies une nouvelle drogue, les amoureux une nouvelle passion, les dépressifs une nouvelle raison, les retraités une nouvelle occupation, les pauvres un plaisir, les cadres un nouveau patron… Oui. A partir de là, le théâtre veillera sur eux comme le Saint Patron de leur vie, ou alors, de leur bonheur, comme il l’a fait tout le long de ma bien belle existence…
Marc.
vendredi 2 avril 2010
Comédie et eau de citron
Je me suis installée à la terrasse d’un café parisien, j’ose profiter du soleil renaissant. Je fume. Première cigarette du printemps. Paris… Chaque petite vaguelette de la Seine semble briller d’une lumière pure, dorée, pareil à la croûte d’une tarte aux pommes. Les passants se dépêchent, le monde semble pressé. De quoi ? Pourquoi croit-on que la vie court plus vite que soit, que l’on se doit de la rattraper ? J’ai tellement attendu ce jour, fin de la Mort dirigée par le temps, l’hiver, où je pourrais enfin me sentir sereine, les bras nus, les yeux protégés par des immenses verres opaques, un chapeau posé sur ma tête. Le jour où je savourerais une eau de citron, une cigarette, en regardant les gens marcher de pas lourds, poids de
Ce qui s’élève devant moi est la Beauté par excellence. L’intelligence qui l’a imaginée, les sciences qui l’ont réfléchis, et les mains qui l’ont façonnées, ne peuvent qu’être sources d’admiration. Je côtoie
Je suis allée voir une vieille pièce de Corneille aujourd’hui. Seule. Je préfère. Ainsi, plus rien ne me rattache à la réalité, je me fonds dans la comédie comme si j’y jouais, comme si j’y vivais. Lorsque je quitte cette salle,
J’ai eu aujourd’hui une sensation que je ne connaissais pas, alors que L’illusion comique est une pièce que je me suis déjà fait le plaisir, non ! je dirais même : la jouissance, d’avoir vu plusieurs fois, mise en scène différemment. J’étais irrémédiablement absorbée par le jeu, quand je me suis rendue compte que son auteur, mort depuis des dizaines et des dizaines d’années, ne l’imaginait sans doute pas interpréter de cette manière lorsqu’il l’avait écrit. J’ai eu le sentiment que les acteurs ressuscitaient Corneille à chaque vers. A chaque rime, je comprenais mieux ce qu’il avait voulu dire, ce qu’il avait voulu critiquer, le message qu’il avait voulu faire passer. Avec le recul, je suis maintenant capable de lister toutes les pièces que j’ai pu voir, j’ai pu m’y replonger (en commandant plusieurs eaux de citron), et réaliser quelque chose qui m’a fait comprendre mon amour pour le théâtre : chaque dramaturge a voulu critiquer, ou faire remarquer, un fait social, collectif ou propre à chacun (ici : la sévérité, la culpabilisation, l’amour entre père et fils, l’illusion, la naïveté employée face au dernier espoir…), et chaque metteur en scène, d’une manière ou d’une autre, fait revivre par un jeu l’auteur des idées qu’ils se sentent incapable de formuler. Et cela n’est possible que lorsque l’illusion, s’il y a lieu, est devant soi.
Photo : Le café de Flore - Jeanloup Sieff
mercredi 13 janvier 2010
Dieu
