
Je me souviens encore de la première fois où j’ai regardé ma mère pleurer. Je l’avais déjà vu, mais jamais regardée. Parce que cela me torturait le cœur, ses larmes étaient des poignards qui s’enfonçaient en moi. Ce jour-là, j’envisageai mon dernier sushi d’un air consterné, et j’y enfonçai ma fourchette violemment. Toute la construction s’effondra. Je voyais ma mère à travers ce petit paquet de riz cassé en deux. Elle était un petit paquet de riz. Et puis mes yeux roulèrent vers les siens. Elle me fixait attentivement. Se disait-elle à ce moment là que j’étais sa fille, que ce n’était pas à moi qu’elle devait dire tout cela ? Je ne sais pas. Je n’en pouvais plus.
C’était les premiers jours après son départ. Elle avait pris un an à se décider, plus le temps passait, plus nous croyons l’étau se desserrer. Et puis non, un jour, elle nous a jeté : « Je pars. » Je crois que l’on mangeait des sushis ce jour là aussi. Depuis, je ne la voyais que pleurer, pleurer toutes les larmes retenues depuis vingt ans. Chaque midi, quand nous nous retrouvions face à un plat de surgelés, elle me posait des questions sur la santé de mon père, la mienne, et à chaque fois je lui répondais tout ce que je pensais, absolument tout, et à chaque fois elle pleurait. Elle me parlait d’une voix faible et chevrotante, elle m’expliquait les raisons de son choix, et c’était moi qui aurait dû pleurer, parce qu’elles étaient minables, parce que sa décision avait fracassé les liens de notre famille. Alors ses yeux s’humidifiaient, se mettaient à briller, et des larmes en coulaient sur le bord de ses joues. Je me levai, lui amenai un mouchoir, et elle, elle retirait ses lunettes, et elle essuyait son visage avec application. Je détestais ça. Elle ne se décomposait même pas, elle pleurait, mais avec dignité. Elle me disait qu’elle n’en pouvait plus de la vie qu’elle vivait : mais si elle avait véritablement pleuré, si des larmes sorties du fin fond de son cœur avaient coulées comme un torrent se déchaîne sur l’amont d’une montagne… alors peut-être serait-elle revenue un jour. Au lieu de cela, elle s’acharnait à me raconter à moi tous les périples du couple parental, comme si elle voulait que je craque, que je cris, que je fuis... Notre relation se résumait à cela : parfois, le soir, je me couchai, et en pensant au fait que je n’avais pas vu ma mère depuis longtemps. Alors le lendemain, je pensais à l’appeler. Nous avons vite appris à ne pas régler nos compte au téléphone : ils empiraient notre situation parce qu’elle, en plus d’aller mal, me faisait mal, parce qu’elle avait laissé une famille parfaite dans laquelle le bonheur l’est presque tout autant, parce qu’elle avait brisé les cœurs dans ce Modèle… Je l’invitai, je lui proposai de manger avec moi. Ces soirs-là, je faisais abstraction de sa tristesse déployée comme un trésor à mes yeux, comme si jamais elle n’avait craqué devant moi. Alors nous mangions, elle me parlait, elle pleurait, je la voyais pleurer sans vraiment y faire attention, et puis je lui disais que je la comprenais. Elle se calmait, me posait une question, et j’essayai de combler un silence qui aurait été trop pesant.
Le jour où j’au eu le courage de la regardé pleurer, et plus seulement vu, me semble être le jour depuis lequel elle a à nouveau rit.